Dans mon stage en maison de retraite, j'ai eu à prendre en soin de nombreuses fois une résidente pour un pansement.
Cette dame est maigre, elle n'a que la peau sur les os. Elle a une démence mais reste encore ancrée dans la réalité. Elle n'a jamais supporté qu'on la touche.
Elle a chuté il y a quelques temps de cela et s'est blessée au dessus de la poitrine et derrière le coude.
La blessure du coude a vite pris une certaine ampleur, se creusant, avec présence d'une importante inflammation et de fibrine nécessitant de refaire son pansement tous les deux jours.
La plaie du thorax est une croute creusée quand je la prends en soin.
Chaque soin est pour elle un calvaire :
On ( les infirmières ) lui fait mal avant même de la toucher, quand on remonte sa manche, quand on enlève le pansement, quand on nettoie et quand on referme le nouveau pansement.
Un jour, elle nous griffa moi et ma collègue. Elle tente aussi de nous taper avec la main, avec le pied...
" Vous me faites mal. " en litanie tout le long du soin. " Je vais vous mettre une gifle, vous me faites mal"
Je vérifie son traitement et je vois qu'elle n'a que du paracétamol. J'évoque auprès de l'équipe la mise en place d'un traitement plus fort. En fait, elle a déjà eu un traitement antalgique avec dérivés morphiniques ou même opioïdes mais la famille l'a refusé car elle somnolait. Mais surtout car elle n'a pas mal !
D'aillleurs, quand les filles lui donnent le repas, elles ne lui donnent même pas son paracétamol. Pour ses enfants, cette dame qui crie que je la fais souffrir ne ressent pas de douleur !
J'aimerais un jour que ses filles voient le pansement et comment leur mêre souffre. Mais même cela ne serait pas suffisant car je soupçonne qu'elles pensent que la démence fait que cette dame ne ressent pas la douleur.
Alors de mon côté, je tente de :
- lui parler, je dirais même plus la baigner dans un bain de paroles, lui expliquant chaque geste et à quoi ça sert.
- réaliser le soin seule car elle réagit mieux que quand nous sommes deux avec elle.
- lui enlever tout son haut car c'est moins douloureux pour elle que de relever juste la manche
Mais je reste dans le questionnement :
- Doit-on toujours suivre l'avis de la famille ?
- Le médecin ne peut-il pas imposer un traitement pour le bien de sa patiente même s'il doit se positionner contre la famille ?
- Et l'équipe soignante n'a-t-elle pas un rôle auprès de la famille pour que celle-çi accepte le traitement ?
A l'heure où on parle d'éradication de la douleur, est-ce normal de laisser cette dame dans sa souffrance ?